mardi 6 février 2007

Mythologie de la Berthe

BERTHE

Masson 1998 : Je suis venu à m’intéresser aux Berthes tout simplement à cause de l’étymologie de Berthe et Bermont qui sont les mêmes. Il est vrai qu’en Lorraine, cette étymologie se retrouve dispersée un peu partout (Bernécourt, Bertrambois, Bertrichamps, Bertrimoutier, Bertano...). Cela n’était sans nul doute pas un fait du hasard, et je soupçonnai immédiatement un lien entre la mythologie des Berthes et celle du Calice. Mais ce lien existait-il réellement ? Voyons plutôt ce qu’en dit Christmann dans son article du Bulletin de la Société de Mythologie Française.

Bulletin de la Société de Mythologie Française
N° 157 1990
Actes du Congrés de Chateau-Chinon
Bulletin trimestriel
N° cppp 60528

Par J. Christmann

Peut-on voir dans la Berthe germanique (au Moyen Age Perchta, Perta, Perahta, Berechta) l’héritière directe de la Brigitte celtique, puisque l’aire qu’occupe Berthe semble à première vue se superposer à celle où vécurent les peuples d’Halstatt et de la Téne, en Allemagne du sud, en autriche, en Suisse et en Alsace ? Jacob Grimm, qui n’avance pas une telle hypothèse, souligne pourtant que la frontière entre Holda (la gracieuse) et Bertha (la lumineuse) passe plus précisément à travers la Franconie (Jacob GRIMM, Mythologie allemande, 1835, 4è édition Elard Hugo Meyer, Berlin 1975).

Cependant, d’après le même auteur, Bertha étendrait son domaine jusqu’en Scandinavie : dans les contes de Suède, Gamla Berta est accompagnée par une troupe de nains (les tröll).

Brigitte, par son nom, paraît proche de Berthe. En Bretagne d’Armorique, Brigitte est nommée Ber’hed ou Berett.

En Grande Bretagne, Bessy (comme Bessel, Besje en Frise) paraît souvent représenter le diminutif de Berthe plutôt que celui d’Elisabeth.

D’autre part, en néerlandais, Bert, Brecht comme Berta correspond à l’abréviation de Brigitta. (voir R. DELAVIGNE, les Dames de l’Epiphanie et du Carnaval, B.S.M.F. n° 125)

Cette étude a été divisée en trois parties se référant :

1) à la mythologie et aux traditions populaires,
2) à l'histoire et à l'histoire romancée des contes et des légendes,
3) à l'hagiographie.

Bien que ce plan soit quelque peu arbitraire, chaque chapitre faisant forcément référence aux autres.

I - MYTHOLOGIE ET TRADITIONS POPULAIRES :

Berthe assume un certain nombre de fonctions symboliques qui peuvent être rattachées au domaine féminin, par exemple le filage, le tissage, la production d’une nourriture abondante, la sauvegarde de la fertilité végétale, animale, humaine. Les rôles modestes de nourrice, de lavandière ou de boulangère sont très volontiers remplis par Berthe dont la compétence s’étend aussi aux métiers masculins qui contribuent aux progrès de l’agriculture et de la pêche (charronnage, batellerie).

La locution de France et d’Italie, “ le temps où Berthe filait ”, illustre bien ses fonctions de filandière et tissandière, ainsi que les contes thuringiens publiés par Jacob Grimm. Les traits généraux qui peuvent être dégagés de ces récits s’étendent à toute l’Europe occidentale et nordique. Par exemple, l’achèvement du travail et la suspension, avant la fin de l’année, des veillées qui réunissaient les fileuses du village. Les jeunes filles surtout paraissaient soumises à une surveillance pointilleuse, à une initiation professionnelle non exempte de brimades et de menaces : salir le lin, emmêler les écheveaux...

Le rôle de la sévère Bertha était peut-être tenu par quelque vieille des environs : Jacob Grimm rapporte les questions rituelles qui étaient posées à la jeune fille de Lithuanie qui avait tissé sa première pièce de lin. Elle devait se souvenir d’une des appellations de la déesse Lauma et prononcer le nom de Sore. Saure est aussi le nom de genre d’un poisson fort commun en mer Baltique.

La préférence marquée par Berthe et les dieux nordique pour ce hareng a été plusieurs fois notée. A ce sujet, il faut aussi rappeler que la Berthe populaire, en pays germanique, veillait sévèrement pour que les gens fassent chère maigre durant toute la période de l’Avent et plus particulièrement lors de “ la nuit de Bertha ”, qui suivait le dernier jour de l’année. Ce jour-là était célébré par des mets à base de farine de céréales (pâtes, crêpes, galettes) accompagnés par de la bière (orge fermenté) et par des harengs ! Il fallait également s’abstenir de légumineux (pois et fèves) durant toute cette période. Ceux qui ne respectaient pas ces interdits se voyaient menacés d’avoir le ventre ouvert par Bertha à l’aide d’un coutre de charrue et rempli de broussailles avant d’avoir été recousu avec une chaîne.

Masson 1999 : A propos du Hareng, le lieu géographique qui correspondrait le mieux au levant du moment de Berthe est évidemment au couchant. Or ce lieu, je le connais parfaitement il s’agit du Val de Passey ! Ce Val avec ses reliefs de côtes décrit exactement le dessin d’un petit poisson ! Et c’est même beaucoup plus précis que cela car on trouve effectivement le nom de “ Hareng ” dans le lieudit qui culime à 375 m en face du lieudit “ les Parmées ” (l’aile du Hareng !). Dans la tête du Hareng se trouve le Moulin St Pierre. Et que trouve-t-on juste en-dessous comme toponymie ? Et bien la Voie des Anes ! Cette fois-ci il n’y a plus aucun doute : le Val de Passey est bien dédié à une trés ancienne mythologie germanique traduction d’un phénomène astronomique se déroulant au couchant du 6 Janvier lorsque le soleil repart dans le sens ascendant mais surtout aussi peut-être à une projection sur la terre d’une constellation qu’il va falloir retrouver ! Et la Voie des Anes sera le trajet final de ces animaux à ce moment précis : ils seront avalé par le poisson !

En France mythologique, Berthe la fileuse était connue dans le Jura mais, dans cette région, elle apparaissait aussi, entre Noël et le jour de l’An, à minuit, sous les traits d’une royale chasseresse (Charles THEURIET). Comme la Tante Arie de Montbéliard et de l’Ajoie, ou la Beufenie de Bourgogne, Berthe exerçait sa surveillance sur les fileuses et sur les ménagères, par exemple dans la région de Jougne, proche de la frontière Suisse. (J.P. LELU, La Beuffenie en Bourgogne et son partenaire, B.S.M.F. n°81)

Sébillot et Van Gennep ont aussi fait place, dans leurs ouvrages, à la Berthe fileuse de Franche-Comté en Lorraine. Dans la région de Metz, l’usage du rouet était interdit durant les douze jours, de Noël au 6 janvier. En Angleterre, le filage reprenait également le 7 janvier, lendemain des Rois ou jour de la “ Sainte Quenouille ”.

Dans nos provinces du centre-est, le partenaire de Berthe ou de la Beufenie ne paraît pas plus recommandable que le Ruppert ou le Nickel d’outre-Rhin (1).

Alors que l’on devait absolument faire maigre le dernier jour de l’année précédant la nuit de Perchta, le 2 janvier, par contre, était fêté par de joyeuses et bruyantes ripailles auxquelles se livraient les jeunes gens, en Suisse, en Alsace et au pays Souabe. Suivant les régions, cela s’appelait “ aller chez Berchtolt ” (n.m.) ou chez Prechtölterin (n.f.) nommée en Alsace, dès le XIVe siècle, “ la douce Berthe ” (n.f.) ou, plus simplement encore, Berchteln (v. inf.) ou Bechteln (v. inf.), en Alsace Bechten (v. inf.).

De nombreuses troupes de jeunes gens se sont aussi livrées, dans les Alpes, particulièrement en Autriche, au Tyrol et en Suisse dans le Valais et l’Engadine, aux courses et aux sauts de Perchten ou Berchten qui ont été décrits par Frazer (Le Ramaux d’Or, Boucs émissaires humains de l’antiquité classiques).

Au Tyrol, on distinguait les troupes de beaux et les troupes de laids Perchten, suivant les costumes et les masques qu’ils portaient. En Valais, des vallées montagnardes reculées suivent encore à chaque saison “ la nuit des masques ” traditionnelle.

En l’honneur de Perchta, une terrible petite vieille, ou du redoutable Perchtel, la veille du jour des Rois, parfois le Mardi Gras ou à la Saint Jean, les Perchten, munis de longs bâtons, exécutaient de ferme en ferme des sauts (Masson 98 : cf. les 3sauts du soleil au dossier du Tombeau du soleil) destinés à favoriser la croissance des récoltes.

Ils soufflaient aussi des cendres à la tête des gens avec un chalumeau. Ces actes étaient probablement destinés à effrayer les mauvais esprits, mais les figurants de ces équipées sauvages étaient parfois victimes de la furieuse Perchta (ou de leur propre intempérance ?).

Berthe n’est pas toujours une petite vieille effrayante. Elle peut apparaître sur les remparts d’une ville ou d’un château comme une déesse tutélaire, noble guerrière vêtue de blanc et dont la vue terrifie l’assaillant (Mélanges de Mythologie Française offerts à H. DONTEVILLE - B. COUSSEE : La vieille protectrice de la cité).

Sous les traits d’une mère digne et belle, Bertha est aussi conductrice, dans les contes thuringiens rapportés par Jacob Grimm, d’une troupe d’enfants de l’autre monde, les “ grillons ”. Les chrétiens les disent morts sans baptême mais, selon l’interprétation païenne, ils représentent sans doute une réserve d’âmes destinées à renaître.

Comme Diane, Bertha est parfois chasseresse et conduit “ l’armée furieuse ”. En pays Souabe, c’est un Berchtold habillé de blanc qui conduit “ la chasse sauvage ” et entraîne dans le ciel nocturne les âmes des morts de l’année, ou celles des réprouvés, d’après la croyance des chrétiens. En France, Sébillot note aussi qu’une “ Dame Blanche ” conduit parfois la Chasse Sauvage (Périgord et Jura - Le ciel, la nuit, les esprits de l’air, p. 192, édit. Imago, Paris).

Comme le temps de Berthe la brillante correspond au temps de Noël, peut-on confondre avec elle la Dame de Noël ou sainte Lucie ? Le Christkindl, le petit Jésus Alsacien, apportait des cadeaux aux enfants et, comme la Dame de Noël, était représenté par la plus belle jeune fille du voisinage. Dans les villages catholiques, le même rôle était joué par le bon saint Nicolas accompagné par Ruprecht Knecht (le valet Robert) en Lorraine francique ou par le Père Fouettard en pays de langue romane. Ruprecht peut être interprété comme Rauhe Percht, le sauvage Percht, mais c’est également Ruod-percht (gloire brillante). Les nombreux avatars du sinistre serviteur de saint Nicolas sont parfois accompagnés par une Dame Perchta qui est alors affreuse, vieille, voleuse d’enfants, les imprudents et les désobéissants.

C’est un Percht masculin qui est connu à Kärten et, en Bavière, c’est le Butzen Bercht, le Bercht lutin.

Raymond Delavigne a étudié, dans le Bulletin de la Société de Mythologie Française, n° 125, le vocabulaire qui traduit la liaison intime de Berthe avec la fonction d’allaitement et avec la vache, animal laitier par excellence. La Berthe est une pièce vestimentaire destinée à orner et à dissimuler le décolleté féminin. C’est aussi un bidon ou un pot à lait, sans doute pareil à celui que Perrette fit choir.

Brette est le nom donné aux jeunes vaches dans les provinces de l’ouest. Les affinités de Berthe avec l’espèce bovine et la production laitière sont proches de celles qui sont attribuées à Bride-Brigitte : les commères picardes de l’Evangile des Quenouilles (traduction Jacques Lacarrière, éd. Imago), qui craignent que leur vache regimbe ou qui désirent obtenir davantage de lait, ne manquent pas de s’exclamer en entrant dans l’étable : “ Dieux vous sauvent et Sainte Bride ! ”

D’autres attributs mythologiques de Berthe ont aussi laissé leur trace dans le vocabulaire de nos parlers régionaux. L’oie sauvage est dénommée Brette dans l’ouest de la France. Bertauche est synonyme de charrue en Champagne. Les contes thuringiens rapportés par Jacob Grimm soulignent à plaisir les rapports entre Berthe et la charrue, symbole de l’agriculture moderne depuis l’époque de la Tène.

On retrouve allusion à la charrue dans la tradition anglaise du “ Lundi de la Charrue ” qui était le premier Lundi après les Rois.

Les contes thuringiens mettent également en scène le chariot dans lequel Berthe se déplace. En Italie, “ la Berthe de fer ” était le char symbolique et guerrier de la ville de Padoue. Plus généralement, les Lombards ont appelé un carrosse Berta ou Berteciola (voir DUCANGE).

En résumé, Berthe se promène durant les douze nuits qui séparent la fête de Noël de celle des Rois et fait le tour des chambres de fileuses. En pays Germanique, le jour plus spécialement consacré à son apparition avec son char et sa troupe enfantine, est le 6 janvier. Il faut rappeler, chez nous, le dicton qui appartient à la tradition franc-comtoise : “ Aux Rois, les jours croissent du pas de l’Oie ”. Or, en pays latin, Berthe est souvent rapprochée de la Reine Pédauque (voir chapitre suivant).

II - Les Berthe Historiques et Romanesques

Bien qu’appartenant à l’histoire, ces personnages sont devenus légendaires dans les oeuvres littéraires et les traditions populaires de plusieurs pays d’Europe occidentale (France, Allemagne, Pays-Bas). Ils ne seront étudiés qu’au point de vue général, puisque Raymond Delavigne les a récemment illustrés dans le Bulletin n°125 de la Société de Mythologie Française.
Berthe et Robert, noms apparentés et très fréquents, étaient destinés à se rencontrer souvent, comme le montrent les annales de l’histoire. Initialement, à l’époque carolingienne, ces noms étaient attachés par tradition à des familles princières originaires de France et d’Allemagne. Robert le Fort est aussi fondateur de la dynastie capétienne, ayant sans doute des liens familiaux avec celle des carolingiens. Dans ce milieu historique, d’autres familles nobles empruntèrent ces noms illustres, de même que des gens du peuple appartenant à leur entourage. Les Berthe et les Roberts se répandirent en grand nombre. Est-ce une explication de l’aptitude de ces noms célèbres à entrer dans le domaine de la mythologie ou, au contraire, la mythologie a-t-elle contribué à assurer leur succès ? Le souvenir lointain des divinités a-t-il suggéré aux conteurs populaires et aux auteurs de romans plus légendaires qu’historiques le choix conscient ou inconscient des traits caractéristiques que ne manque pas d’offrir la vie réelle de leurs héros (maternité, filage, par exemple) ? Ces signes pouvaient être perçus plus ou moins clairement et réveillaient, peut-être, un écho dans l’inconscient populaire. En tout cas, ils réussissaient à captiver l’intérêt des auditeurs ou des lecteurs. Berthe l’épouse de Pépin (2) et la mère du héros Charles, était douée d’un “ grand pied ” dans la légende et le roman. Ce pied extraordinaire évoque, dit-on, celui de la Reine Pédauque. Ce rapprochement a été indiqué dès le XIXe siècle par Gaston Paris et par Michelet (Histoire de France), puis repris par Saintyves (Revue d’ethnographie et des traditions populaires, T.V., pp. 62-79, 1924) et commenté par Gaignebet (Le Carnaval, Payot, 1974). La légende de la Reine Pédauque se rapporte à une reine wisigothique toulousaine qui, dit-on, était lépreuse. Le peuple a-t-il cru reconnaître ce personnage dans la statue-colonne d’époque romane qui figurait au portail de la cathédrale ; qui, de sa robe, laissait dépasser un pied d’oie et qui tenait une quenouille à la main ? (Mélange de Mythologie Française - G. Maillet : Sur différents types de “ Pédauques ”) Des figurations analogues auraient existé au portail des cathédrales ou des églises de Toulouse, Dijon, Nesle-la-R., Nevers, Saint-Pourçain, et elles représentent, pour les historiens de l’art roman, la reine de Saba placée à côté du roi Salomon et des prophètes de l’Ancien Testament. La légende orientale accordait à cette reine magicienne un pied caprin, mais l’interprétation occidentale paraît l’avoir dotée d’un pied d’anatidé. Raymond Delavigne signale une Berthe Pédauque en Espagne et, en France, une Berthe serpente à Luz (Hautes-Pyrénées).

Dans le Roman d’Adenet (Adan le Roi) la Reine Berthe n’est plus la fille historique de Caribert, comte de Laon, mais celle de Blanchefleur, reine de Hongrie, son doublet apparemment légendaire. Ses aventures sont considérées comme l’un des prototypes du conte de l’épouse injustement persécutée. L’histoire nous a plusieurs fois offert aussi l’exemple de l’épouse fautive ou du mariage rompu : Bertrade de Montfort a scandalisé ses contemporains. Le roi de France, Philippe Ier, l’a préférée à sa première épouse, Berthe de Hollande, qu’il répudia. Pourtant Bertrade finit sa vie comme nonne sous l’autorité spirituelle du bienheureux Robert d’Arbrissel. Berthe de Bourgogne, épouse en secondes noces de Robert II de France, fut contrainte par l’église de rompre son mariage sous prétexte d’empêchement canonique. Elle fonda, dit-on, l’abbaye de Pothière dont il subsiste quelques restes et qui est située à proximité du célèbre oppidum du Mont Lassois dans la région de Chatillon-sur-Seine. Son tombeau fut le siège de guérisons miraculeuses. Les malades atteints de fièvres ou d’infirmités s’étendaient sur la pierre elle-même (Ms. latin 130 90 B.N., cité par A. SLOIMOVICI., Mythes et médecines de Bourgogne, éd. Jeanne Laffitte, Marseille, 1982).

La légende locale a fait du Mont Lassois le château de Girard de Roussillon et de Berthe de Bourgogne, son épouse (René LOUIS). Non loin de ces lieux, la motte de Cerilly est appelée Girénée Barthe, ce que l’on traduit par Gironée Berthe. C’est une tombe protohistorique détruite qui aurait, dit la légende, servi de relai entre le Mont Lassois et une élévation voisine, le jumeau de Chassagne. Il est discuté de ces buttes jumelles dans plusieurs bulletins de la Société de Mythologie Française (n° 46, pp. 52-53 ; n° 63, p. 115 ; n° 74, M. LE FEVRE, Le Mont Ganelon). L’interprétation qui est généralement admise est la suivante : l’épouse de Girard de Roussillon, afin d’édifier la butte relai, aurait fait tomber de son giron cette motte de terre. Une autre explication est aussi proposée : Berthe aurait laissé choir la pierre fusaiole de son fuseau, de même que Brigitte les pierres levées Bretonnes qui portent son nom.

La Croix de Berthel, près de Saint-Maurice-de-Ventalon, est située dans les Cévennes et citée par A. Deschamps dans “ l’Atlas Mythologique du Cause Méjan ” (B.S.M.F. n° 111). L’auteur ajoute : verteu, vertel, bertel est en provençal le peson du fuseau, la fusaïole, un objet qui gire.

Henri Dontenville (Histoire et géographie mythiques de la France) a signalé Berthel de las Fadas, dolmen détruit à proximité de Sainte-Hélène, à l’Est de Mende. Entre Berthe et Bertel, il est facile de constater la concordance de son. Ce n’est pas le seul exemple de ces rapprochements quelque peu magiques auxquels se complait l’oreille populaire et que la logique moderne attribue au hasard.

III - Hagiographie de Berthe

Les saintes qui portent le nom de Berthe ne jouent pas, contrairement à la Berthe légendaire, un rôle de premier plan dans les traditions populaires.

On connait une Berthea signalée par R. Delavigne (B.S.M.F. n° 125) qui fut compagne de sainte Vénère et dont le crâne fut conservé à Saint-Maurice-d’Agaune dans le Valais.

Figure également dans la carte mythologique de la France (Pas de Calais - B.S.M.F. n° 125) sainte Berthe qui fut abbesse du couvent de Blangy-sur-Ternoise où elle se fit emmurer dans une cellule, à la fin de sa vie. Sa fête est célébrée le 4 juillet. Sainte Emme, sa fille, rouvrit miraculeusement les yeux après sa mort pour adresser à sa mère un suprême adieu. La fontaine de Blangy guérit les maux d'yeux.

Dans les contes thuringiens rapportés par Jacob Grimm, la Berthe populaire a aussi le pouvoir de souffler la lumière des yeux, de l’éteindre ou de la rallumer. Plusieurs saintes ont les mêmes vertus ophtalmologiques. Il faut citer sainte Claire, dans les Vosges, au Saint Mont de Remiremont, parce que la tradition voit en ce lieu un feu perpétuel qui évoque celui de sainte Brigitte à Kildare (J.M. HANS, Les céphalophores leuquois - B.S.M.F. n° 143).

Sainte Berthe d’Avenay, dans le diocèse de Reims, eut, dit-on, recours au mariage blanc pour se livrer à ses dévotions. Elle acheta pour une livre d’argent une fontaine et elle donna le nom de “ Libra ” au ruisseau qui en était issu. Cette Berthe, comme son homologue légendaire, était préoccupée par le progrès de l’agriculture et avait souci de tracer elle-même le premier sillon du labour. Pour une raison d’héritage, elle aurait été assassinée par ses neveux.

Sainte Austreberthe, ou Austreberte, abbesse de Pavilly en Normandie, est plus renommée et présente plusieurs traits communs avec la Berthe mythologique.

Ostara est déesse attestée en pays germanique. Le peuple lui offrait des fleurs au mois de mai et Jacob Grimm (Mythologie, p. 91) relie son nom à une racine indo-européenne avec le sens d’aurore ou d’orient. En allemand, Ostertag est le jour de Pâques. Austreberthe serait donc “ aurore brillante ”. Sa fête est célébrée le 10 Février.

L’âne de sainte Austreberthe fut attaqué et dévoré par un loup entre Pavilly et Jumiège où il se rendait et dont l’abbé était saint Philibert (J. FOURNEE, Dans le pays bas-Normand, n° 177). La sainte obligea le loup à remplacer l’âne et à porter la lessive au monastère. “ Il y a un lien certain entre cette histoire et la procession du loup vert qui avait lieu chaque année à Jumiège, précédée par un feu, et dont le héros était un habitant du coin vêtu de vert. ”

D’après une autre source, “ le loup vert ” était le maître de la confrérie de Saint Jean, et faisait le tour du bûcher traditionnel au son de deux clochettes (J. P. LELU, Matériaux pour une mythologie du loup, B.S.M.F. n° 78). Il est fait mention, à ce propos, du Hadès étrusque qui est figuré avec une tête de loup.

Austreberthe, comme Brigitte, paraît l’héritière de la grande divinité féminine et il est rappelé à ce propos par l’auteur que l’enlèvement de Proserpine avait lieu le 2 Février. Les fêtes des Lupercales se déroulaient à Rome le 15 Février.

Tous les rites célébrés à Jumiège se retrouvaient à la fête du Vert Montant qui se déroulait à Montreuil-sur-Mer où naquit sainte Austreberthe et où elle vécut aussi. Le Vert Montant, homme déguisé en loup, conduisait la procession qui allait rendre hommage à l’abbesse du couvent de Montreuil.

L’histoire du loup et de l’âne de sainte Austreberthe figure à Jumiège sur une peinture murale. Des enseignes de pélerinage montrent Austreberthe accostée d’un loup et portant l’écouvillon avec lequel elle nettoya le four à pain du monastère de Port (la sainte boulangère a donc à la main une autre sorte de loup).

J. Fournée (revue Le Pays bas-Normand, n° 177) signale d’autres légendes hagiographiques qui mettent en scène les mésaventures d’un âne ecclésiastique, par exemple l’histoire de l’âne du Mont Saint-Michel ou celle de l’âne de sainte Opportune. Dans “ Le légendaire de Saint-Dié ” (B.S.M.F. n° 131), Henri Fromage a rapporté la mésaventure de l’ânesse de la châtelaine Huna qui portait, en plein hiver, des provisions à saint Déodat, et qui subit la même fin tragi-comique. Ce qui permet à l’auteur de dégager le schéma suivant : “ La châtelaine Huna et l’ânesse ne font qu’un. Une dame qui est, tantôt belle pourvoyeuse à l’apparence humaine, tantôt oiseau venu de l’au-delà ”. Une dame-oie ou une cane (anas) que le langage populaire a changé en âne, comme en témoigne ce dialogue extrait du Jeu de Robin et Marion, composé au XIVè siècle par le poète picard Jean le Bossu : (traduction)

Le chevalier : N’avez-vous point vu par ici de cane, le long de cette rivière ?
Marion : Une bête bâtée, j’en vis deux hier qui allaient au moulin.

Appartenant à la même province, et à peu près à la même époque, les commères Picardes de “ L’évangile des Quenouilles ” appellent les canes : “ annettes ”.

Comme la Dame de Noël en Alsace, Tante Arie dans le Jura distribue cadeaux et friandises accompagnée d’un âne. De plus, cette fée est également réputée pâtissière (G. SARAZIN HEDET, Légendes d’Alsace et de Franche-Comté, édit. Les dernières nouvelles d’Alsace). Elle est, de plus, pédauque.

En la même saison hivernale, la Dame de Noël de la vallée de Munster, dans les Vosges alsaciennes, était accompagnée d’un étrange Birk-esel = bec-âne, qui semble également rappeler le jeu de mots francophone âne-cane (Michel BARDOUT, La paille et le feu, p. 170). Mais l’âne qui portait des chaînes et émettait des sons caverneux était destiné à effrayer ceux qui n’avaient pas été sages. Il existait aussi, dans l’ouest de la France, un animal fantastique qui portait le nom de Bicane (voir DELAVIGNE, B.S.M.F., n° 137).

Plus loin encore, en Kabylie, à l’occasion des fêtes d’Ennayer (le mois de janvier ou “ les portes de l’année ”), un âne muni d’une sorte de bec ou plutôt d’un porte-voix était conduit à travers les villages par un personnage traditionnel qui effrayait les enfants et quêtait des pâtisseries. Il portait (comme le Rupel alsacien) des habits noirs en haillons, un masque de fourrure noire et parfois des cornes (Jean SERVIER, Traditions et civilisations, édit. du Rocher). Il faut abandonner ces rapprochements sur le thème de l’âne pour reprendre le parallèle entre Berthe et Austreberthe, ou leurs semblables.

Mise à part l’histoire de l’âne dévoré par un loup, il existe un autre trait qui rapproche Austreberthe et la châtelaine Huna. La première est appelée dans le pays Normand “ patronne des lavandières ”, la seconde, dans les Vosges, “ sainte Lavandière ” (B.S.M.F. n° 131 et le Pays Normand, n° 177).

Comme Tante Arie et comme sainte Néomaye dans le Poitou, sainte Austreberthe est-elle pédauque ? Du moins pour échapper, comme la seconde, à des poursuivants, Austreberthe a traversé la rivière Canche à pied sec. Une petite chapelle se dresse sur la rive et paraît commémorer ce miracle, ainsi qu’un vitrail de l’église de Pavilly (C. GAIGNEBET, “ Véronique ou l’image vraie ”, B.S.M.F., n° 123, p. 159).

Quant à saint Philibert, sa fête est célébrée le 20 août (à cette époque, les fruits d’une variété de noisetier dit “ arbre de saint Philibert ” arrivent à maturité en Normandie). Lors des invasions normandes, les reliques de saint Philibert, fondateur de l’abbaye de Noirmoutier, furent tranférées à Tournus (voir C. GAIGNEBET, B.S.M.F. n° 123, p. 159). C’est peut-être une coïncidence qui, dans la légende du Jura, a fait de Philibert de Partey l’amant de Brigitte, la femme infidèle de saint Gengoult (J.M. Hans, Les céphalophores Leuquois, B.S.M.F. n° 143).

Toponymes :

Chapelle Sainte Berthe (Adon, Loiret, Guide Nathan)
Rocher La Berthe (Chatillon-sur-Seine B.S.M.F. n°63)
Motte protohistorique Girenée Barthe (Cerilly, B.S.M.F. n°63 et 74)
Croix de Berthel sur la ligne de partage des eaux (Saint-Maurice-de-Ventalon, B.S.M.F. n°111)
Dolmen détruit Lou Bertel de Las Fadas (Sainte-Hélène, Mende, B.S.M.F. n°111)
Menhir La Fusée à Berthe (Séverac, Loire-Atlantique, B.S.M.F. n°116 et 45)
Dolmen ruiné La Pierre à Berthe (Besne, Loire-Atlantique, B.S.M.F. n°45 et 34)
Lieu-dit Le Chemin à Berthe (Couffé, Loire-Atlantique, B.S.M.F. n°45)
Hameau La Bertauche (Rampillon, Seine-et-Marne)
Forêt Les Bertanges (Raveau, Nièvre, carte IGN 2523 Est)
Maison forestière et lieu-dit à proximité La Bertherie (Raveau, Nièvre, carte IGN 2523 Est)
Fontaine et Chêne de la Vache La Breterie (Raveau, Nièvre, carte IGN 2523 Est)

commentaire à propos de La Bertherie :

Bonjour je suis l’habitant de la MF de la bertherie citée dans votre blog.

Le canton viens de propriétées de Berthe de passy qui vivait au château de Passy les tours vers Raveau

Conclusions

Du Moyen Age à l’époque moderne, Berthe, connue dans tous les pays d’Europe occidentale, apparaît surtout comme une figure légendaire, tandis que Brigitte, sainte qui vécut en Irlande au cours du Vè siècle, est un personnage qui appartient à l’histoire. Cependant la tradition populaire accorde à ces deux héritières de la grande divinité féminine des attributs mythologiques tout à fait comparables :

- leurs noms paraissent désigner la lumière brillante,
- elles sont espertes dans l’art de filer,
- elles protègent l’espèce bovine ou ont quelque rapport avec la lactation,
- leur légende évoque parfois l’oie ou la cane.

Berthe et Brigitte se manifestent également durant la période hivernale. La tradition place l’apparition de Berthe en ce monde durant les douze jours qui s’écoulent entre Noël et l’Epiphanie, tandis que la sainte Brigitte est célébrée le premier Février, date qui précède la Purification de la ViergeVierge et qui correspond à la première fête celtique du début de l’année.

Il est supposé que, dans les Gaules du VI e au VIII e siècle, les missionnaires Irlandais se sont efforcés de substituer aux anciennes croyances des populations rurales des dévotions, dont le culte à sainte Brigitte serait un exemple. En Savoie, Van Gennep signale que sainte Brigitte et saint Colomban tiennent une place notable dans l’hagiographie locale (Les cultes populaires des saints en Savoie, éd. Maisonneuve et Larose).

Quant à la Berthe des traditions populaires, peu christianisée, elle paraît également succéder à la grande déesse celtique, sans doute réapparue sous cette forme tardive en Bourgogne, Franche-Comté, Alsace, Lorraine, après les invasions germaniques. Celles-ci n’ont pas laissé chez nous les traces d’une mythologie étrangère mais paraissent plutôt avoir suscité les manifestations d’un syncrétisme occidental, certainement influencé par des traditions encore plus ancienne, issues du vieux fond indo-européen.

Les Parques

Dans les fondements de l'église des Dames de la Congrégation, fut trouvée une pierre taillée en polygone, où se voient trois femmes nues jusqu'aux reins. L'une tient une quenouille de la main gauche, l'autre tient deux fuseaux, la troisième un vase. Ce sont les parques, symboles de la naissance, de l'existence et de la mort. Elles tissent inlassablement le destin des êtres humains. Le vase, c'est l'urne fatale où se trouvent les noms de ceux qui doivent mourir. C'est aussi le passé, le présent et l'avenir.

NOTES

(1) Dans le Rhône, par grand vent d’automne, “ le Diable accourse la Berthe ” (B.S.M.F. n°38 carte mythologique de la France). En haut Beaujolais, c’est “ Colo ” qui la poursuit (C. SAVOY, Beaujolais préhistorique, 1899, p. 181 - 182). En Bourgogne, le partenaire de la Beufenie se nomme Galafre ou Goulafre.

(2)on montre son tombeau en divers lieux, par exemple, la cour de gendarmerie de Choisy-au-Bac B.S.M.F. n° 74 - Aisne, dans l’église de Bayonne avec sa selle B.S.M.F. n° 125

2 commentaires:

Marike a dit…

Bonjour,
J'ai jeté un coup d'oeil au blog. J'aime bien, il y a vraiment beaucoup de choses a y piocher et ça a l'air d'être un boulot énorme!.
Etes vous membre de la SMF? Moi oui.
Vous pouvez me contacter sur http://gmidf.skyrock.com/
A bientôt peut être?

Anonyme a dit…

Bonjour à tous,

Premièrement, donnez-moi la possibilité de vous démontrer ma gratitude pour toutes les très "à propos" infos que j'ai trouvées sur cet beau forum.

Je ne suis pas sure d'être au bon section mais je n'en ai pas trouvé de meilleur.

J'habite à Montreal, canada . J'ai 36 ans et j'éduque cinq très gentils enfants qui sont tous âgés entre 9 et 12 années (1 est adoptée ). J'aime beaucoup les animaux et j'essaie de leur offrir les articles qui leur rendent l'existance plus diversifiée .

Je vous remercie d'avance pour toutes les très pertinentes discussions dans le futur et je vous remercie de votre compréhension pour mon français moins qu'idéal : ma langue de naissance est le mandarin et je tempte d'éviter les erreurs mais c'est très complexe !

Au plaisir!

Arthru